fbpx

Julie Nakache en interview

Romancière et nouvelliste, Julie Nakache est aussi discrète que son talent est colossal.

Si elle ose parfois traverser la toile internet, c’est avec subtilité et amour de l’art, parce qu’il faut vivre avec son temps, même si elle se trouve plus à l’aise avec les cahiers et les crayons. Publiée chez les exigeantes maisons d’édition, les éditions d’écarts et Eidola éditions, son œuvre souvent surréaliste et toujours à la plume aiguisée et talentueuse, mérite que vous vous y attardiez un peu.

 

Ton premier roman sorti en 2010 Il neige un peu de lui sur le seuil où elle attend est une histoire d’amour fantastique et poétique. Cela faisait longtemps que tu avais l’idée de cette histoire ? Ou est-elle est sortie comme une urgence ?

À 14 ans j’ai écrit un récit dont la première phrase était « Morte, elle est morte ». Ce récit a mûri et a évolué  dans mon esprit. Je l’ai porté en moi durant des années, et c’est une rencontre qui a permis l’éclosion de ce texte en 2009 ; il a été écrit en 15 jours. Ce roman veut montrer combien une rencontre peut disloquer et recomposer à nouveau une personne. Ces thématiques de la dislocation et de la recomposition/renaissance apparaissent dans chacun des romans de ce que je considère être une « trilogie ».

Les robes fantastiques de l’héroïne sont une émanation de son état d’être et de sa relation avec l’homme qu’elle aime. D’où t’es venue cette idée de cet habit qui représentent une sorte de météo de sa vie ? Elles rendent le livre très graphique. As-tu une idée précise de ces robes ?

Dans la société, il y a un jeu social où l’apparence est maître et domine, surtout pour les femmes. Cette robe, cliché du féminin, permet de montrer les différentes facettes de l’héroïne mais c’est surtout la difficulté d’être qui est portée au travers de cette robe. Dans Le reflet des méduses, j’utilise des masques.
J’imaginais des robes extraordinaires type Arcimboldo avec des poils et des plumes, des robes composites et translucides aussi, peut-être un peu numériques, une sorte de baroque du XXIème siècle.

Tes univers sont toujours très bien plantés, on sent qu’il ont une existence très forte dans ton esprit avant que tu nous les décrives. Il y a quelque chose de très visuel. On a l’impression de se balader dans des tableaux.

Je ne porte pas mes lunettes dans la vie de tous les jours pour mieux voir flou, pour voir ce que j’ai envie de voir. Le livre est une transcription de mes images mentales. J’adore la peinture ; je visualise mes romans comme des tableaux. Pour Portrait au visage manquant, j’imaginais du Bosch, du Eisher, du Courbet. Il neige un peu de lui sur le seuil où elle attend était plus inspiré par La femme en bleu de Picasso, ou Carré blanc sur fond blanc de Malevitch. Pour Le reflet des méduses ce sont les paysages de Vernet qui m’inspiraient. Je pourrais aussi associer des musiques à chaque roman. Les univers sont très habités artistiquement. D’ailleurs les héros de ces trois romans sont des artistes : un musicien, un peintre et un écrivain.

Portraits au visage manquant est un conte noir, presque un huit clos dans un hameau, où le végétal, le minéral, l’animal, et même l’aquatique si on tient compte des larmes, s’imbriquent et forment un tout. On revient à une sorte d’humanité originelle, d’animisme rural et même une idée de sorcellerie. Quelle image voulais-tu évoquer aux lecteurs ?

Ce livre représente peut-être l’essence du travail de création. Le végétal, l’animal et le minéral traduisent ici des pulsions de vie et de mort, en quelque sorte une métaphore d’Eros, dieu de l’amour, et de Thanatos, Dieu Grec souterrain de la mort. Le roman cherche, je crois, à mettre en scène l’affrontement de ces pulsions et à les transcender par l’écriture.

Le reflet des méduses est ton troisième roman. L’ambiance est magistrale, il y a un petit quelque chose de Haruki Murakami et de Boris Vian. Ici ce ne sont pas les robes qui sont actrices mais des masques. On se laisse emporter par les mots qui façonnent un univers riche et inventif, écrit de main de maître. Mélissandre est sous l’emprise d’un homme. Dans tes histoires on retrouve cette lutte de pouvoir et de domination entre les hommes et les femmes. Tes héroïnes réussissent-elles à s’extirper de cette lutte ?

Les femmes de mes romans transcendent la lutte par le pouvoir de la littérature et de la fiction qui les transfigurent. Dans Portrait au visage manquant, Elise renait par le végétal. Les lecteurs trouvent souvent cette histoire sombre et mortifère alors que pour moi elle aboutit à une renaissance. Le mortifère est transformé par la fiction. Dans Il neige un peu de lui, elle ne s’en sort pas, alors que le roman est plus léger. Sa métamorphose a peut-être quelque chose de plus magique. En fait, au fil de la trilogie, elles s’en sortent de mieux en mieux.

Je parlais de sorcellerie tout à l’heure et ces derniers temps on parle beaucoup de sorcière pour évoquer le féminisme. Est-ce que tes héroïnes sont féministes ?

Mes héroïnes sont féministes dans le sens où elles se démènent pour trouver leur place dans la vie réelle et dans la fiction.
Mes personnages sont peut-être un peu sorcières par leur côté protéiforme. Elles sont tableau, livre, poème. Comme les sorcières se créaient un personnage, auquel la société pouvait croire, mes héroïnes sont des personnages auxquels les autres personnages et le lecteur adhèrent sans se poser la question du réalisme.
Les rapports homme femme sont une lutte sociétale ; comment la femme existe et s’affirme par rapport à l’homme, et comment la vulnérabilité de la femme existe face à l’homme. Les femmes n’ont pas eu le droit d’être des artistes durant des siècles, comment pouvaient-elles s’exprimer ? Ne peuvent-elles être que muses, œuvres d’art ? Ce sont des questions qui m’animent, oui.

Polyphonte est un mythe grecque dont tu as réécrit l’histoire d’après le texte ancien d’Antoninus Liberalis. Encore une femme qui tente d’échapper à la domination des hommes. On y revient toujours !

Ce n’est pas moi qui ai choisi le thème de Polyphonte. Cécile Vallade avait déjà dessiné ce mythe grec, on m’a proposé d’en réécrire le texte d’après une source existante (Antoninus Liberalis) et les dessins déjà réalisés. C’est vrai que cette histoire appartient à mes thèmes de prédilection ; on y retrouve le mythe et la métamorphose. Je n’en ai pas encore fini avec les métamorphoses.
Je viens de finir un roman un peu différent, à partir de la biographie d’une femme qui a vécu dans l’ombre d’un peintre célèbre. On retrouve le thème de la peinture, mais cette fois elle ne finit pas en tableau. Cette histoire est plus ancrée dans le réel.

Tu as aussi écrit des nouvelles comme À l’endroit où meurent les rêves sur l’enfance d’un jeune américain et participé à des revues littéraires comme Le paresseux ou Ou bien. Tu abordes plus des sujets du quotidien dans les nouvelles.

La forme courte me permet de transcrire rapidement une émotion, de la coucher sur le papier, à mesure qu’un évènement m’émeut, me touche. Je peux même écrire des nouvelles drôles (si si ça m’arrive !) comme avec « Ronfle doucement, car tu ronfles sur mes rêves ». Là on est vraiment dans le quotidien !

Merci Julie de m’avoir accordé de ton temps. On attend avec impatience tes prochaines œuvres sur GAIAR ! Un dernier mot à ajouter ?

Merci pour le portrait Delphine.

Pour les textes à prix libre, pensez à récompenser l’autrice du montant qui vous semblera le plus juste.
Vous pouvez créditer votre compte du montant que vous voudrez, cet argent sera stocké dans votre portefeuille pour vos futurs paiements aux auteurs de GAIAR. Pensez qu’ils en ont besoin pour poursuivre leurs créations !

Contact :
GAIAR : www.gaiar.com/c/julienakache
Site officiel : www.julienakache.com

Venez explorer  gaiar.com
Plus d’infos : infos.gaiar.com

Interview réalisée par Delphine le 4 août 2019, France.
Photos : Julie Nakache (Cahier) et Woodynis (Portrait) https://www.gaiar.com/c/woodynis